Vous êtes-vous déjà demandé pourquoi l'huître que vous consommez aujourd'hui est d'origine japonaise ? Pour répondre à cette question, il faut remonter à une bien folle période, une période où l'ostréiculture a failli sombrer... Courage et dévotion sont à l'honneur, et une poignée de femmes et d'hommes s'allient dans un seul et même but : sauver l'ostréiculture. Une aventure rocambolesque et pleine de rebondissements s'en suit…

Introduction

L’huître plate, de son nom latin “Ostrea edulis” est l’huître indigène connue depuis l’Antiquité. Au XIXème siècle, elle est surexploitée, et la ressource diminue. En 1868, le Morlaisien, un bateau chargé d’huîtres portugaises « Crassostrea angulata », pris dans une tempête à l’entrée de la Gironde, est contraint de jeter sa cargaison par-dessus bord. Plus robuste, cette huître creuse portugaise se propage sur tout le littoral atlantique et stoppe accidentellement la reproduction de l’indigène. Les ostréiculteurs sont obligés d’importer de jeunes plates depuis la Bretagne pour les élever en claires. Parallèlement, les huîtres portugaises sont élevées en mer. En 1960, elles représentent 80% des ventes. Dans les années qui suivent, les huîtres plates élevées en claires sont affectées par un parasite, et leur production s'effondre.

Dans les années 70, les ostréiculteurs de Marennes-Oléron voient de nouveau leurs huîtres dépérir, mourir, disparaître. Les huîtres portugaises sont terrassées par une épizootie : c’est la fin d’un métier et un désastre imminent pour les ostréiculteurs. Mais ça, c’est sans compter le courage et la dévotion d'une poignée de femmes et d’hommes. Ensemble, ils vont braver vents et marées, retourner ciel et terre pour sauver la profession… Messieurs Dames, place à l’opération Résur.

Les années noires

Complications

On envisage d’abord de régénérer les bancs naturels, ce qui s’avère être un échec total.

En 1965, un ostréiculteur de la Tremblade rapporte pour la première fois 6 kilos de jeunes huîtres japonaises « Crassostrea gigas ». Deux ans plus tard, ces 6 kilos donnent 265 kilos d’huîtres adultes. Malheureusement, la même année survient une étrange maladie chez les huîtres portugaises… La croissance inouïe des japonaises est vite oubliée et on l’accuse, à tort, d’avoir causé la maladie. Cette même épizootie reprend de plus belle en 1970 et décime encore davantage d’huîtres, frappant aussi bien les petites que les grosses.

Les ostréiculteurs font face à un dilemme : peuvent-ils espérer une amélioration ou doivent-ils forcer le destin et renouveler la race ?
Face aux pertes et aux risques encourus, c’est la seconde solution qui est choisie. Ainsi, des lots de naissains japonais sont déposés dans 3 secteurs pour tenter de recréer des bancs naturels. Le souci ? Ces naissains ne pourront émettre des larves viables que 2 ans plus tard… ce qui crée un « trou » dans la production.

Il faut trouver une autre solution au plus vite, sans quoi l’ostréiculture risque de sombrer...

La réunion des coquilles

Le 9 janvier 1971, une réunion est organisée à Royan, dans le but de répondre à la question suivante : « Où va le bassin de Marennes-Oléron ? ». Deux camps s’opposent : les ostréiculteurs du sud, premiers touchés par la maladie, et ceux du nord, pour l’instant épargnés.

D’après les professionnels du sud, l’huître portugaise ne vaut plus rien et les regards doivent se tourner sur la japonaise, qui elle, ne subit pas de pertes. Ceux du nord, quant à eux, accusent la japonaise d’être à l’origine de la maladie et refusent catégoriquement qu’elle soit importée sur leur bassin. En plus de cela, le montant demandé pour recréer les bancs naturels avec l’huître japonaise représente la moitié du budget total disponible. Autant vous dire que la discussion est assez violente…

Le budget finit quand bien même par être accepté, et servira à importer 200 tonnes d’huîtres mères japonaises. Mais reste encore à savoir où les trouver… Finalement, la décision est prise d’aller les chercher là où elles se trouvent : à l’autre bout du monde. C’est le début de l’opération Résur !

L’opération Résur

Réflexions

En consultant d’anciennes notes, l'ostréiculteur Henry Blanchard* retrouve une lettre de l’ambassade du Canada en France. Il y est écrit que, sur la côte du Pacifique du Canada, se trouvent des « Crassostrea gigas », l’espèce japonaise. Aussitôt, on contacte le service agricole du Canada pour leur faire part de cette requête. Un échantillon d’huître va être envoyé à l’ISTPM** pour réaliser des analyses. Le projet se lance mais un problème demeure : il faut trouver les fonds nécessaires. L’opération requiert 500.000 NF et l’hésitation se ressent, personne ne veut financer ce projet dont le succès n’est pas garanti

Les obligations administratives retardent l’opération, si bien que les professionnels envisagent la possibilité de s’approvisionner directement en Asie. Malheureusement, les coûts de transports excessifs les obligent à renoncer à cette piste.

Le 22 avril, les échantillons atterrissent enfin sur le sol français : les analyses peuvent commencer. L’attente est difficile à gérer : les jours passent, les huîtres continuent de mourir et il n’y a toujours pas d’argent pour financer le projet. En plus de cela, voyant le temps passer, les Canadiens commencent à négocier les prix.

* également secrétaire du syndicat ostréicole de la rive gauche de la Seudre.
** Institut Scientifique et Technique des Pêches Maritimes, qui a plus tard donné naissance à l'IFREMER.

Un mois de Mai mouvementé

Le 2 mai 1971, les Canadiens font marche arrière et annoncent qu’ils ne souhaitent plus fournir leurs huîtres. C’est la panique. Deux possibilités s’offrent alors : offrir 5 cents la livre en plus par huître, ou aller chercher les huîtres ailleurs. La seconde option repousserait encore davantage l’opération, car elle obligerait à acheminer de nouveaux échantillons à analyser… C’est donc la première solution qui est retenue, et elle fait son effet : les Canadiens sont disposés à envoyer 200 tonnes d’huîtres mères.

Le 4 mai, un agent de l’ISTPM est envoyé directement sur place pour procéder aux analyses. L’opération Résur est enfin en route ! Mais il reste encore à réunir la somme nécessaire, car la date limite fixée au 15 juin se rapproche à grands pas…

La fin d’un calvaire

Le député Jean de Lipkowsky se démène pour trouver les 50.000 NF qu’il a promis. Il réussit d’ailleurs à convaincre une banque, d’abord réfractaire, de débloquer un crédit. Le 11 mai, 75% du financement nécessaire est recueilli. Les professionnels commencent à y croire.

Dimanche 16 mai, c’est le jour J : tout est en place et personne ne manque à l’appel malgré la météo pluvieuse. L’avion atterri à 16h12, sous le regard impatient de plus de 300 personnes. Les huîtres sont immergées dans le banc de Mouillelande dès le lendemain matin. Deux autres avions sont encore attendus, et il reste 17 tonnes d’huîtres mères à financer… Heureusement, le président du Conseil Général ainsi que la chambre d’agriculture offrent leur participation.

Tout est bien qui finit bien ?

Le 9 juin, on observe une mortalité importante des huîtres mères… Malgré tout, les ostréiculteurs ne perdent pas espoir et préparent les collecteurs pour les futures larves.

Le miracle opère : les huîtres pondent, le captage réussit. L’opération Résur est un succès !

Cette victoire signe le début d'un nouveau chapitre : si l'opération est un succès, elle n'est pas suffisante pour repeupler la totalité des bancs naturels : il faut continuer ! C'est pourquoi, pendant près de 10 ans, les conchyliculteurs importeront des naissains d'huîtres japonaises pour compléter leur production.

Aujourd'hui, partout à travers le monde, la Cassostrea gigas est l'espèce la plus élevée.

 

Sachez que vous pouvez retrouver des huîtres mères du plan Résur à la Cité de l'Huître.
De véritables trésors, exposés directement dans le hall d'entrée !

huîtres résur
résur

En 2011, frappé par l’enchaînement d'un séisme et d'un tsunami, le Japon subit de nombreux dégâts. On compte notamment la baie de Sendai, berceau de l'ostréiculture française, dont les installations ostréicoles sont ravagées. C'est maintenant au tour de Marennes Oléron de tendre la main et d'aider les japonais à relancer leur activité ostréicole.

 

Source : dossier de Claude Goulevant, écrit à partir des notes journalières d'Henry Blanchard.